20 Av: Les grandes lignes de la vie de Rabbi Lévi Its’hak

Avant-propos

Ce n’est pas sans une certaine émotion que nous présentons ici « Les grandes lignes de la vie de Rabbi Lévi Its’hak » Sans avoir la prétention d’être une biographie de la vie du père du Rabbi, cette article tente néanmoins de retracer une vie qui fut un combat incessant pour défendre, sans concession, le judaïsme que le pouvoir soviétique voulait écraser dans le sang.

Comme le Rabbi l’a expliqué lors d’un discours, une telle force de caractère nous dépasse complètement mais peut néanmoins être une source d’inspiration dans notre travail spirituel. Les épreuves qui furent celles de Rabbi Lévi Its’hak ne sont plus, grâce à D., de notre temps. Mais sa fermeté doit être la nôtre dans nos efforts pour dépasser nos propres limites. 

Souhaitons que cette article permette d’apprécier un peu plus sa grandeur et d’en puiser les forces nécessaires pour accélérer la venue du Machia’h.    

Les années à Nikolaïev

Rabbi Lévi Its’hak naquit le 18 Nissan 5638 (1878) dans la ville de Podrovska, en Russie Blanche. On lui donna le nom de son grand-père Rabbi Lévi Its’hak, petit-fils du Tsémah Tsédek, troisième Rabbi de Loubavitch.

nikolaev-ukraine-oblast-views-13Durant sa jeunesse, il étudie la Torah chez son oncle, le Rav de la ville, Rav Yoël ‘Haikin. Il se distingue rapidement par ses capacités hors du commun et son immense connaissance de la Tora. Il reçoit la Smi’ha, titre de Rabbin décerné par 12 éminentes autorités rabbiniques, parmi lesquelles Rabbi ‘Haim de Brisk qui déclara : « Si Rabbi Lévi Its’hak était mis en balance avec une pleine poignée d’or, la balance pencherait de son côté. »

Le 13 Sivan 5660 (1900), suivant le conseil du Rabbi Rachab, il épouse la Rabbanit ‘Hanna, fille du Gaon Rabbi Meir Chlomo Yanovski, Rav de Nikolaïev.

Après son mariage, il se consacre à l’étude de la Torah auprès de son beau-père qui lui porte une très grande estime. A ce sujet, le Rav C. Grossman raconte : « le jeune Rabbi Lévi Its’hak s’installa auprès de son beau-père et sa bouche ne s’arrêta pas d’étudier. Il avait l’habitude d’étudier dix-huit heures par jour et n’allait dormir qu’à cinq heures du matin, après avoir lu le Chema du matin avec les Téfilin. A neuf heures, il avait déjà prié avec la communauté. »

A propos de la considération que lui témoignait son beau-père, son neveu Rabbi Avraham David Yanovski raconte : « une fois, un envoyé vint chez Rabbi Meir Chlomo lui annoncer que Rabbi Lévi Its’hak était atteint d’une pneumonie qui l’obligeait à rester au lit. En entendant ces paroles, le visage de Rabbi Meir Chlomo s’enflamma, et il déclara : « Si à D. ne plaise, un mauvais décret devait le menacer, je souhaiterais prendre sa place. »

C’est durant cette période que naquit leur fils aîné, le Rabbi z“l, le 11 Nissan 5662 (1902), suivi de Rabbi Dov Ber hy“d et de Rabbi Israël Arié Leib z“l.

Sa fonction Rabbinique

La ville de  Yekatrinoslav

La ville de Yekatrinoslav (actuelle Dniepropetrovsk) est intimement liée avec la personnalité exceptionnelle de Rabbi Lévi Its’hak, qu’on avait l’habitude d’appeler Reb Lévik. C’est en effet dans cette ville qu’il exerça durant de longues années la fonction de Rav jusqu’au moment où il en fut exilé par le pouvoir communiste.

Un bref aperçu historique de la ville nous aidera à comprendre le choix de Rabbi Lévi Its’hak en tant que Rav de la ville.

Cette ville fut  fondée en 5538 (1778) dans le sud de l’Ukraine. On lui donna le nom de la reine Catherine. Elle le conserva jusqu’en 5686 (1926) où il fut changé par le pouvoir communiste en Dniepropetrovsk, du nom du dirigeant de la ville Potrovski. Le premier juif s’installa en 5564 (1784) et s’appelait Rabbi Chlomo Stanislavski. En 5585 (1805), 880  juifs y habitaient déjà. Elle finit par compter en 5657 (1877) 41240 juifs, soit 37 % de sa population.

EkaterinoslavLes juifs connurent une période de prospérité jusqu’a la montée du roi Alexandre III. C’est alors que les rapports avec les juifs commencèrent à se détériorer. C’est en 5644 (juillet 1884), que débutèrent les pogroms. A la suite d’une dénonciation calomnieuse, un marchand fut accusé d’avoir tué un enfant non juif, suscitant la colère des habitants de la ville qui pillèrent, tuèrent et détruisirent tout sur leur passage. C’est avec de longues difficultés que les autorités parvinrent à faire  à nouveau régner le calme.

L’arrivée du Tsar Nicolas II n’apporta pas de grand changement. Il y avait alors  quelque cinquante milles juifs dans la ville, douze synagogues, une Yéchiva, des talmud-torah, seize écoles juives. La situation financière dans le pays était mauvaise pour les juifs comme pour les non-juifs du fait de la défaite de la Russie contre le Japon. C’est précisément a ce moment (juillet 1905) que réapparut la haine commune contre les juifs et des pogroms se déclenchèrent à nouveau, faisant 100 victimes, 200 blessés et  plus de 300 magasins et demeures juives détruits. Un sentiment de peur régna dès lors parmi les juifs et beaucoup, n’ayant plus d’abri, décidèrent de quitter la ville. Le tsar Nicolas II, face à cette situation, ne fit qu’acquitter les paysans pourtant déclarés coupables par les tribunaux. Cette situation ne connut pas d’amélioration et ne fit qu’empirer. Les conséquences se firent sentir aussi sur le plan spirituel, alors que les autorités limitaient l’accès aux écoles juives.

C’est pour faire face à ces poursuites et discriminations du gouvernement qui s’accentuaient contre les juifs qui s’accentuaient que Rabbi Lévi Its’hak fut désigné comme Rav de la ville Yekatrinoslav. Ceux qui firent ce choix savaient que seule une personnalité comme Rabbi Lévi Its’hak était capable de faire face à une telle situation.

Un homme connu  et poursuivi pour sa foi et ses convictions

Rabbi Lévi Its’hak accéda à la fonction de Rav à l’âge de trente-deux ans. Sa nomination ne fut pas sans opposition. En effet, le choix d’un Rav ‘Hassid pour un tel poste suscita l’opposition des mitnagdim (opposants à la ‘Hassidout), qui espéraient eux aussi voir leur élu obtenir cette fonction. Les opposants allèrent même jusqu’à porter de fausses accusations contre Rabbi Lévi Its’hak au gouvernement. Rabbi Lévi Its’hak, à la suite d’un long entretien avec un dirigeant sioniste très influent, reçut l’appui de ses amis (malgré leurs différences d’opinion). Il fut finalement élu Rav de la ville, partageant néanmoins cette charge avec le Rav Gelman, candidat des mitnagdim. En 1921, avec le décès de ce dernier, Rabbi Lévi Its’hak assumera seul cette fonction.

Rabbi Lévi Its’hak, conscient de ses responsabilités, fit preuve de la plus grande vigueur, faisant face aux plus grands dangers sans craindre personne. Nous citerons ici à ce propos quelques témoignages très significatifs.

La réunion annulée

Lorsque l’opposition des communistes à la religion atteint son apogée et fut connue du monde entier, le pape appela à une campagne de boycott du gouvernement soviétique. Malgré sa cruauté et sa tyrannie, le gouvernement russe tenait à soigner son image. Il mit en œuvre tous les moyens pour combattre les effets de cette initiative. Une de ses décisions consista à rassembler trente-deux rabbins. Il s’agissait de leur faire signer une déclaration stipulant que l’annonce du pape n’était qu’un mensonge et qu’il n’existait en Russie aucune opposition à la religion. Après avoir obtenu cette signature de rabbins compétents originaires de Russie, les dirigeants décidèrent d’organiser une réunion semblable avec les rabbins d’Ukraine. Parmi les invités était convié le Rav de Yekatrinoslav, Rabbi Lévi Its’hak. Cependant, ils connaissaient sa force de caractère et savaient qu’une simple invitation ne suffirait pas à en venir à bout. Le dirigeant du G.P.U. lui-même invita donc Rabbi Lévi Its’hak à une discussion en tête-à-tête durant laquelle il expliqua l’importance d’une telle réunion et le bénéfice qui en résulterait pour le gouvernement russe aux yeux du monde entier. Il finit par lui offrir un billet en première classe pour se rendre dans la ville où la réunion aurait lieu. Rabbi Lévi Its’hak le remercia pour sa bonne intention mais déclina l’offre qui lui était faite, lui expliquant qu’il pourrait s’y rendre par ses propres moyens. Le général, ne s’attendant pas à un tel affront de la part du  rav, s’efforça toutefois de cacher sa colère.

Le jour solennel arrivé, Rabbi Lévi  Its’hak se rendit au lieu décidé où il fit la connaissance des rabbanim invités. Dès le début, tous soupçonnèrent la présence d’un espion qui rôdait parmi eux. Ils s’abstinrent donc de bavarder entre eux. Mais Rabbi Lévi Its’hak se leva alors et fit part ouvertement de son avis. » Il est interdit de signer une telle déclaration qui est mensongère » dit-il. La réunion se prolongea plusieurs jours durant et Rabbi Lévi Its’hak ne se contenta pas de cette prise de position. Sans relâche, il insista sur la gravité d’ une telle déclaration. Le ministre de l’éducation, prenant conscience de son influence, convoqua Rabbi Lévi Its’hak et le mit en garde du danger d’une telle entrave au bien-être  du gouvernement. Les conséquences de cette discussion furent nulles. Rabbi Lévi Its’hak maintint fermement son opinion et finit par convaincre les autres rabbins de ne pas signer. Les autorités n’eurent d’autre choix que d’abandonner leur projet…

Durant la réunion, Rabbi Lévi Its’hak apprit qu’une personnalité devait voyager en dehors de Russie. Il lui demanda de diffuser dans tous les journaux le combat des autorités contre les rabbanim. L’envoyé remplit sa mission et répandit  la nouvelle dans les journaux libres. On pouvait même voir une caricature représentant un policier russe armé d’un pistolet forçant un rabbin à signer un papier.

Le problème de la foi

Rabbi-Levi-Itshak2L’année de son emprisonnement, avant la fête de Pessa’h, les autorités distribuèrent un questionnaire à remplir par chaque citoyen russe. Une des questions concernait la foi : chacun devait répondre s’il croyait ou non en D. . Quand Rabbi Lévi Its’hak vit que nombreux étaient les juifs qui craignaient de répondre par l’affirmative, il s’exclama devant toute l’assemblée de la synagogue qu’il est interdit à tout juif de ne pas répondre correctement. » Celui qui répond par la négative nie la royauté Divine » dit-il. Les fidèles présents furent néanmoins inquiets car ils n’avaient aucun doute de la présence d’un espion parmi eux qui iraient rapporter les paroles de Rabbi Lévi Its’hak aux membres de la G.P.U.

Mais l’impact des paroles de  Rabbi Lévi Its’hak fut tel que l’un des fidèles, qui avait des fonctions importantes et dont la femme avait nié la croyance en D. en son nom, se rendit au bureau des autorités et demanda à voir le questionnaire qui lui avait été présenté. Il expliqua aux employés que sa femme avait menti et corrigea son affirmation.

La police eut connaissance des paroles de Rabbi Lévi Its’hak, grâce à un espion chargé de le surveiller. Ces paroles même constituaient une raison suffisante à son arrestation.

Par la suite, raconta la Rabbanit ‘Hanna, lorsqu’on l’interrogea au sujet des paroles qu’il avait prononcées, il répondit : « Les autorités veulent avoir une réponse exacte et étant donné que de nombreux juifs répondaient par la négative par peur de perdre leur travail, je les ai encouragés à répondre correctement. »

Les matsot surveillées

Le 18 Nissan 5743 (1983), durant la réunion des Tsivot Hachem (le mouvement de jeunesse Loubavitch), le Rabbi raconta : « Le 18 Nissan est l’anniversaire de mon père. Je veux raconter une histoire à son sujet qui, pour différentes raisons ne fut pas tellement diffusée. Cette histoire nous enseigne jusqu’où peut parvenir un Juif qui décide de tenir tête fermement […] et tente d’accomplir l’ordre de D.ieu et Sa mission.

Cette histoire est en rapport avec la farine et les matsot pour Pessa’h.

C’était durant les années du pouvoir soviétique où tout le commerce était dirigé par le gouvernement. Même les entrepôts où l’on moulait le blé, les manufactures centrales où l’on faisait cuire les matsot, étaient sous la propriété des autorités et fonctionnaient sous la surveillance des représentants du gouvernement.

Lorsque fut arrivé le moment d’amasser la farine et de l’apporter dans les manufactures de matsot, du fait que la ville dans laquelle mon père était le Rav était située dans le Sud de la Russie, contrée dans laquelle était produite la majeure partie du blé de Russie, le He’hchère (certificat de cacherout) de la farine, depuis quelques années, relevait de son autorité.

C’est pourquoi, dès qu’ils avaient besoin d’envoyer de la farine et de faire certifier par un Rav qu’elle avait été moulue sous une grande surveillance, et pouvait servir à la cuisson des matsot, ils se tournaient vers mon père. Celui-ci donnait le certificat exigé après avoir placé des surveillants dans les moulins qui prenaient garde à ce que la farine n’entre pas en contact avec l’eau.

Sachant qu’ainsi se déroulaient les choses depuis de longues années, et qu’à nouveau, ils devraient lui demander un certificat, ils vinrent à lui et lui expliquèrent que la farine appartenait au gouvernement. S’il arrivait qu’une partie de la farine ne soit pas vendue en raison de son refus d’accorder le certificat, cela signifierait qu’il combattait ouvertement le gouvernement, à qui sont profitables les recettes de la farine. En particulier, à Pessa’h, la farine était vendue à un prix très élevé et les recettes étaient très importantes.

Mon père leur répondit que, s’ils lui permettaient de placer des surveillants et qu’ils suivent leurs instructions de façon à ce que la farine soit produite conformément à la loi juive, il donnerait certainement le certificat. Toutefois s’ils refusaient d’accorder cette permission aux surveillants ou d’écouter leurs instructions, il ne donnerait pas le certificat exigé. Plus encore, il informerait le monde entier que cette farine n’avait pas reçu son approbation.

Devant ces propos, ils répondirent qu’ils lui permettraient de placer ses surveillants. Néanmoins s’ils autorisaient tout, tout irait bien. Sinon, il devrait savoir qu’il partait ouvertement en guerre contre le gouvernement.

A nouveau, il leur répondit qu’il allait se rendre à Moscou, auprès du dirigeant Kalinine, pour lui expliquer qu’il était impossible de donner un certificat sur de la farine non cachère. S’ils voulaient le punir pour cela, ils en auraient la possibilité. Toutefois donner un certificat sur de la farine non cachère pour la matsa, est contraire à la halakha (loi juive), contre D. Il ne donnerait pas son certificat et ferait tout son possible pour que tous sachent qu’il ne l’a pas fait.

Ils essayèrent à nouveau de le menacer mais virent qu’ils ne parviendraient pas à changer son avis. Ils racontèrent cela à Kalinine ou à ses conseillers qui décida finalement que dans tout lieu où l’on prenait la farine pour la cuisson des matsot à Pessa’h, il devrait y avoir le certificat de cachrout pour Pessa’h et qu’il fallait permettre de placer des surveillants qui surveilleraient les endroits où l’on cuisait la farine.

Cette année et les années qui suivirent, dans tous les endroits, on cuisit des matsot cachères pour Pessa’h, sous l’ordre  des autorités.

Tout  ceci enseigne à chacun d’entre nous, même aux enfants, que si l’on est ferme et qu’on affirme que cette fermeté est pour D. Qui a crée le ciel et la Terre, et qu’un juif ne doit rien faire contre Sa volonté et ne fera rien qui soit contraire à la halakha et au Choul’han Arou’h, même si tout le gouvernement dit le contraire, on obtiendra la réussite. Et plus encore, c’est le gouvernement lui-même qui a ordonné de placer des surveillants compétents dans tous les  endroits, ainsi le blé a été moulu de façon cachère et conforme au Choul’han Arou’h.

Bien entendu, tout le monde n’a pas cette force, tout le monde n’a toutefois pas à faire face à un gouvernement dominant sur un pays de deux cents millions d’habitants. Ce que l’on doit faire, c’est seulement tenir fermement contre son propre mauvais penchant. Même si celui-ci tente de nous convaincre que les non juifs ne permettront pas à un enfant juif de se comporter comme il se doit, il doit lui répondre qu’il s’agit là d’un mensonge grossier. Et puisque qu’il part avec la force de D. Qui se trouve au-dessus de lui, Qui se tient à ses côtés et l’accompagne dans sa guerre contre tous les obstacles, il réussira  finalement et obtiendra comme ces jours-là un Pessa’h Cacher et joyeux. Que nous ayons, nous aussi à présent un Pessa’h Cacher et joyeux, lorsque nous prenons la décision de nous conduire avec force et fermeté et il se dévoilera et sera visible que toute l’année sera cachère et joyeuse et toute l’année sera une année de délivrance rapide, la délivrance de Machia’h très bientôt et de nos jours. »

Toutefois, une des raisons pour lesquelles il fut arrêté et exilé fut d’avoir déclaré ouvertement en public une année, à la suite de problèmes dans la fabrication des Matsot, que celles vendues par le gouvernement devaient être considérés comme du véritable ‘Hamets, et qu’il était interdit à tout juif d’en apporter chez lui.

Nombreuses sont les histoires qui, comme celles-ci, reflètent la personnalité exceptionnelle de Rabbi Lévi Its’hak. Il organisa des mariages, brit-mila (circoncisions), construisit des mikvaot (bains rituels) dans le plus grand secret, à l’abri des autorités. Chacun de ses actes comportait de terribles dangers. Les autorités l’espionnaient constamment et il risquait à tout moment de se faire arrêter.

Une personnalité exceptionnelle

1738240-18Le Rabbi Rayats écrivit à propos de Rabbi Lévi Its’hak : « Rabbi Lévi Its’hak, en plus d’un génie dans la Torah révélée et d’un savant dans la Kabbale et dans la ‘Hassidout ‘Habad, était un homme doté d’une crainte de D. extraordinaire et de grandes qualités morales. »

Une des qualités les plus extraordinaires chez Rabbi Lévi Its’hak était sa grande humilité. Ses amis se référaient à lui par son nom Lévik, sans aucun qualificatif, ni Rabbi  Lévi Its’hak, ni même Reb Lévik, mais tout simplement Lévik. Le Rav Sassonkin écrit à ce sujet : « son nom marchait devant lui. Tous savaient que Lévik – car c’est ainsi qu’on l’appelait à Loubavitch, sans qualificatif – était un grand sage aussi bien dans le Talmud que dans la Hassidout. Suivant  l’expression de nos sages (à propos des titres accordés aux maîtres) « Rabbi est un titre plus important que rav, Rabban est plus important que Rabbi, le nom seul est plus important que Rabban » car les Rabbins  des premières générations étaient si grands qu’on ne leur donnait aucun qualificatif tel Hillel, Chamaï […] Telle était sa personnalité : il était si grand  que le nom Lévik évoquait par lui-même une profonde sagesse, une sagesse extraordinaire dans tous les domaines, la sagesse du Talmud, la sagesse de la ‘Hassidout ‘Habad, la sagesse de la cabale. »

De sa bouche sortaient des pierres précieuses. A l’image d’une source, lorsqu’il commençait à parler, rien ne pouvait l’arrêter. Toutes les profondeurs de la Tora coulaient alors de sa bouche et émerveillaient tous ceux qui l’écoutaient. Dans la suite de son récit, Rav Sassonkin raconte : « Une fois, j’étais présent lorsqu’on l’invita à donner un cours de Guemara dans une grande synagogue. Quand on entendit que le Rav Scheerson donnerait le cours, une  grande assemblée de sages vint l’écouter. Il expliqua la page de Guemara avec une profondeur exceptionnelle, et fit briller les yeux de tous. Tous restèrent bouche bée devant son explication extraordinaire, sa profondeur qu’il dévoilait si simplement. Une fois encore j’étais présent à son cours de Tania. Il émerveilla tous ceux qui écoutaient ses paroles car il avait une compréhension très profonde de la ‘Hassidout ‘Habad. »

« Il est impossible de décrire le plaisir que l’on eut de son passage à Leningrad », témoigne Rav Zalman Douchman. Nous avions l’habitude de lui rendre visite presque tous les soirs et il nous expliquait les midrachim  selon la ‘Hassidout. » Le célèbre Rav Its’hak Matmid dit sur lui « il a  des forces qui proviennent du Alter Rebbe (Rabbi Chnéor Zalman, premier Rabbi de Loubavitch). »

Il discutait chaleureusement avec chacun. Nombreux étaient ceux qui cherchaient à tout prix à se trouver auprès de lui pour profiter de ces discussions de tous les jours. La Rabbanit ‘Hanna raconte : « nous avons une fois voyagé en locomotive en dehors du pays. A Varsovie, un célèbre écrivain monta à l’intérieur de notre wagon et s’assit à coté du rav. Leur discussion porta sur le judaïsme, la ‘Hassidout, les Admourim. Il fit tellement impression avec ses récits que les autres voyageurs juifs des autres wagons se rassemblèrent autour de lui et se poussèrent pour écouter ses paroles, oubliant leur sommeil pour entendre les récits de Rabbi Lévi Its’hak. »

Sa force n’était pas seulement dans sa manière de parler. Il passait aussi de longues heures à rédiger ses explications dans tous les domaines de la Tora.

Son neveu, le Rav Haim Leib Itkin raconte : « mes parents habitaient à cinq heures de voyage de Yekatrinoslav. Je rendis une fois visite à mon oncle Motsaei Chabat et je discutai longuement avec lui de différents sujets. A neuf heures, je me préparai à le quitter. Mais il m’en empêcha et me dit “de toutes façons, tu as un billet pour voyager. Pourquoi dois-tu te dépêcher ?” Je suis resté encore une demi-heure et je me suis apprêté à nouveau à partir. Il m’arrêta encore une fois. A dix heures et demi, je ne pouvais plus attendre et, sans lui demander sa permission, je partis. Quand je suis arrivé à la locomotive, il ne restait que trois minutes avant le départ mais elle ne partit pas. Elle eut du retard et ne prit le départ que le lendemain. A présent, je commençais à comprendre ses demandes répétées de rester discuter de sujets importants et ne pas perdre mon temps comme cela arriva… Je n’ai pas eu l’affront de l’interroger à ce sujet mais depuis ce jour j’ai su l’estimer différemment. J’ai compris que ses yeux voyaient loin mais qu’il laissait cela à l’abri des regards. »

D’apparence, il attirait le cœur. Le reflet de son visage, ses habits et sa démarche ne faisaient que refléter sa splendeur. Son regard était perçant et l’expression de son visage faisait apparaître sagesse et intelligence.

On raconte que lorsqu’il se rendait à la synagogue, les passants s’arrêtaient pour le regarder. Même les non-juifs accordaient le plus grand respect au rav de la communauté juive et s’écartaient pour le laisser passer. Le Rav C.Vilenkin raconta avoir vu au magasin une longue queue de gens s’écarter pour le laisser passer.

Les écrits de Rabbi Lévi Its’hak

Nombreux furent les “géants” du peuple juif qui rédigèrent leurs explications de la Tora mais très peu d’entre eux eurent le mérite d’avoir un impact inoubliable sur les générations suivantes, de fonder un nouveau chemin dans la compréhension de la Tora. Parmi eux figure sans aucun doute Rabbi Lévi Its’hak. En effet, il ouvrit une voie nouvelle dans l’étude de la Tora qui consiste à établir un lien entre le rémez et le sod (le sens allusif de la Tora et sa partie ésotérique).

Il rédigea de nombreux écrits sur la partie révélée et cachée de la Tora. Malheureusement tous ces écrits furent perdus. Tout d’abord confisqués par le gouvernement, puis rendus, on perdit toute trace de leur existence lors de la destruction de la ville par les nazis. Les quelques livres qui nous sont restés sont le fruit de l’effort de la Rabbanit ‘Hanna. En effet, durant son exil à Tsiali (comme nous le verrons plus loin), elle reçut la permission de le rejoindre. Dans sa route, elle prit le maximum de livres saints, les plus importants. Bien entendu, en exil, il n’avait pas de quoi écrire. C’est à nouveau la Rabbanit ‘Hanna qui fabriqua de l’encre à partir de plantes. C’est grâce à cette encre qu’il rédigea ses écrits sur les marges des livres. A cause de ces mauvaises conditions, il dut condenser à l’extrême l’expression de ses pensées profondes.

Cinq de ses livres ont été aujourd’hui imprimés, à partir de ces manuscrits :

– Likoutei Lévi Its’hak – notes sur le Tania

– Likoutei Lévi Its’hak – notes sur le Zohar, Béréchit

– Likoutei Lévi Its’hak – notes sur le Zohar, Chemot-Devarim

– Likoutei Lévi Its’hak – ‘Hidouchim et Biourim sur le Chass, Michna et Guemara

– Likoutei Lévi Its’hak – sur les versets du Tana’h et les paroles de nos sages ainsi que plusieurs lettres qu’il écrivit.

L’arrestation

Rabbi-Levi-ItshakUn mois avant son arrestation on pouvait distinguer la présence de deux hommes qui rôdaient de manière inhabituelle autour de sa maison.

Dans la nuit du 9 Nissan 5699 (1939), à trois heures du matin on frappa à la porte. La Rabbanit ‘Hanna alla ouvrir. Quatre hommes de la N.K.V.D. se trouvaient face à elle. « Où est le Rav Schneerson ? » demandèrent-ils.  Avant même qu’elle eût le temps de prévenir son mari, ils firent irruption dans la maison et bloquèrent toutes les portes. Le plus grand d’entre eux appela Rabbi Lévi Its’hak et lui montra l’ordre d’arrestation. Ils se mirent de suite au travail. Ils fouillèrent tous les livres et manuscrits, n’en laissèrent pas un seul échapper et en prirent une grande partie. Ils fouillèrent ainsi toutes les pièces. Lorsqu’ils eurent terminé, le même homme dit au Rav « Rabbi, habille-toi et viens avec nous. » Il comprit qu’il ne passerait pas la fête de Pessa’h chez lui et voulut prendre des matsot mais ils ne l’y autorisèrent pas.

Le motif de son arrestation était le suivant : « Sous couvert de son activité religieuse, Schneerson fait partie d’un organisme anti-soviétique actif qui est le produit de diffamation et de défaitisme. Grâce au lien qu’il entretient avec son fils, agent important des informations de Pologne, et avec un proche parent, le grand rabbin de Riga, Schneerson enrôle des hommes pour le mouvement clandestin anti-soviétique et est soupçonné d’espionnage. Il exploite son discours hebdomadaire à la synagogue pour parler contre le gouvernement soviétique et contre ses dirigeants. Il organise une grande aide matérielle pour les ennemis du régime. »

A la Rabbanit ‘Hanna qui demanda où on emmenait son mari, ils répondirent qu’elle devait se présenter le lendemain aux bureaux du N.K.V.D. où on l’informerait. Le lendemain, elle s’aperçut rapidement que tout cela n’était que mensonge. A toutes ses questions, une seule réponse lui était donnée : « il n’est pas là, impossible de lui transmettre quelque nourriture. » En regardant l’acte d’arrestation, elle aperçut la signature de celui qui devait s’occuper de son dossier. Elle le contacta et lui demanda des nouvelles de son mari. Chaque jour, il lui transmettait son bonjour. Ce n’est que  cinq mois plus tard qu’elle apprit que dès le lendemain de son arrestation, il avait été transféré dans une autre prison à Kiev.

La description d’un autre prisonnier, Rav Aharon Yaakov Diskin, prisonnier en même temps que Rabbi Lévi Its’hak, est très significative : « Qui pouvait tenir face à toutes ces épreuves ? Seulement une minorité ! Parmi eux le Rav Lévi Its’hak Scheerson. Il n’avoua rien ! Il ne signa pas l’acte de son inculpation ! Avec une force extraordinaire, il subit les souffrances et ne se courba point. Il accepta avec amour le décret des cieux et n’avoua rien à ses bourreaux. On le transféra à Kiev : peut-être les “spécialistes” qui s’y trouvaient réussiraient-ils à extorquer sa signature. Ils utiliseraient tous les moyens. Ils avaient devant eux l’une des plus importantes personnalités recherchées : un Rav célèbre, parent par alliance du Rabbi Rayats qu’ils haïssaient et dont ils regrettaient amèrement la sortie de Russie. Ils avaient une proie pour se venger et faire porter l’accusation de complot et espionnage contre-révolutionnaire contre lui et son parent le Rabbi Rayats. Par son intermédiaire ils pourraient capturer tous les autres rabbanim. Mais même les “spécialistes” échouèrent et durent abandonner. Le rav Schneerson n’avoua rien, ne signa pas, et ne reconnut pas les inculpations portées contre lui, malgré la colère qu’ils déversaient sur lui. Grâce à cela, beaucoup de rabbanim et de juifs religieux furent sauvés. Dans cette redoutable coulée de sang qui prit au piège des millions, le rav Schneerson fut le seul sur lequel le feu de l’enfer n’eut pas d’emprise. Ce fait était l’objet de longues discussions entre les prisonniers et tous s’émerveillaient de la personnalité fabuleuse de cet homme. »

Le rédacteur de ce témoignage connut lui-même ces épreuves. Après deux ans d’emprisonnement dans ces conditions, il fut condamné à cinq ans de travaux forcés dans les montagnes et forêts du Nord de Oural. » En janvier 5700 (1940), je fus transporté dans un “Etap” (train dans lequel les prisonniers étaient transportés) vers la prison de ‘Harkov. Vers cette prison étaient transportés des milliers de prisonniers. A partir de là, de grands “Etap” desservaient les différents camps de travaux forcés. J’étais emprisonné dans la loge no 22 bondée de plus de quatre cents personnes serrées à terre […] Je dormais à côté de deux ingénieurs qui parlaient avec émerveillement du Rav Schneerson. Ils racontèrent que lorsqu’ils se trouvaient dans sa prison, ils lui posaient des problèmes complexes en mathématique et en ingénierie qu’il résolvait en un instant. L’essentiel de leur émerveillement venait de sa force de caractère, il n’acceptait pas d’aller à l’interrogatoire à la sortie de Chabat avant d’avoir reçu des allumettes pour la Havdala. Il fut une fois interpellé durant la prière du Chmnone Essreh mais n’interrompit pas sa prière, déclenchant la colère de ces animaux en forme d’homme. Ils n’osèrent pas le toucher. Il épanchait son cœur sans faire le moindre geste. Il finit sa prière et sortit avec eux, mais ne signa nullement les accusations portées contre lui […] »

« Je sus que le Rav Schneerson se trouvait dans la loge no 6. J’ai demandé à être logé dans la même loge que lui. On me répondit : “Je sais quelle est ton intention. Que tu succombes ici et n’aies pas le  mérite d’être transféré dans la loge no 6 où se trouve Schneerson !” Quand je revins à ma place, l’ancien commissaire qui se trouvait à mes côtés  me dit “de quoi as-tu parlé avec ce Pharaon ?” Je lui répondis : “j’ai demandé à être muté dans la loge no 6.” Il s’exclama : “c’est là que se trouve le Rav qui n’a pas signé. C’est bien qu’il y en ait au moins un qui ne se courbe pas devant ces bourreaux. Vraiment, c’est un grand homme, ce rabbin !” »

Un professeur non-juif raconta à la Rabbanit ‘Hanna : « je n’oublierai jamais cet homme, ses connaissances extraordinaires et sa rare force de caractère ! Nous étions quatre dans la même loge et nous trois avons pu tenir grâce aux encouragements du Rav à ne pas perdre espoir en dépit des terribles souffrances que nous subissions. Avec force et sans relâche, il resta fidèle aux principes de sa religion. Le fait qui m’a le plus marqué fut qu’une fois, il fut ordonné à tous les prisonniers de raser leur barbe. Plusieurs prisonniers, parmi eux des juifs et des rabbins, tentèrent de s’y opposer mais sans résultat. Quand arriva le tour du Rav, il se tint comme un rocher et s’écria : “moi, ma barbe, vous ne la toucherez jamais !” Ses paroles, prononcées avec une si grande force, les effrayèrent et ils abandonnèrent. » Il fut le seul qui eut le mérite de garder sa barbe, chose que beaucoup d’autres envièrent.

Cinq mois plus tard, en Eloul 5699 (1939), il fut ramené à Dniepropetrovsk, et la Rabbanit ‘Hanna eut enfin la possibilité de lui transmettre de la nourriture. Quelque deux semaines après, une nouvelle fouille fut organisée dans sa maison le jour du Chabat, en vue de trouver d’autres preuves pour aggraver ses « fautes. » Après cela, ils convoquèrent la Rabbanit ‘Hanna aux bureaux du N.K.V.D. pour un interrogatoire. On l’interrogea à propos des actions de son mari, des liens avec son fils… Malgré leurs menaces, ils n’obtinrent rien de ce qu’ils désiraient.

Ils durent admettre qu’ils ne parviendraient à rien avec Rabbi Lévi Its’hak. A chaque question au sujet d’une réunion dans la communauté, il semblait avoir complètement oublié le sujet sur lequel elle avait porté. Il ne mentionnait nommément que des personnes déjà disparues ou ayant déjà quitté les frontières du pays. L’interrogateur ne pouvait aucunement prouver le caractère anti-soviétique des rassemblements religieux secrets de Moscou, Kiev, Leningrad… C’est ainsi qu’avec une extraordinaire intelligence, il parvenait à répondre à chacune de leurs questions. Avant son retour à Dniepropetrovsk, il passa une visite médicale et le médecin décela alors un grand nombre de problèmes graves. Ils décidèrent alors d’adopter une autre tactique. Ils emprisonnèrent trois membres importants de la communauté en vue d’obtenir des révélations contre le rav. Ils n’obtinrent aucune révélation effective. Ils exigèrent alors qu’ils signent les inculpations contre le Rav. Devant leur refus, ils les torturèrent abominablement pendant dix semaines, jusqu’à obtenir la signature souhaitée.

Le Verdict

Rabbi Lévi Its’hak, fut inculpé en même temps que les trois autres personnalités. Ils furent accusés « d’être membres d’un mouvement clandestin juif anti-soviétique, actifs au cours de réunions secrètes organisées dans la maison de Schneerson, d’avoir collecté de l’argent parmi la population au profit des familles de prisonniers, d’avoir participé à la gestion de caisses non déclarées, d’avoir au cours de ces réunions lancé des propagandes anti-soviétiques, d’avoir diffamé le gouvernement soviétique et d’avoir entretenu un lien avec des communautés à l’étranger par l’intermédiaire de leur  chef : Schneerson. »

Le verdict prononcé contre lui le condamna à cinq ans d’exil dans la ville de Tsiali, au Kazakhstan, au fin fond de l’Est de l’Asie en tant qu’ « homme dangereux pour la communauté. »

Lorsqu’on transmit la nouvelle à la Rabbanit ‘Hanna, elle tenta de leur expliquer que son mari avait déjà soixante-dix ans (selon leurs papiers), mais en vain. On lui répondit que l’endroit où était envoyé son mari était convenable, qu’il conserverait sa citoyenneté mais qu’il devait seulement changer de lieu de résidence.

On lui dit aussi qu’avant son départ, elle pourrait revoir son mari une dernière fois.

Cette rencontre à travers les barreaux (la première depuis son arrestation) fut un mélange de joie et de souffrance, la joie des retrouvailles et la souffrance de voir ce qu’il avait enduré. Elle ne s’imaginait pas qu’en une si courte période de temps, son état de santé se serait détérioré au point qu’elle aurait du mal à le reconnaître. Cette rencontre, sous les yeux d’un surveillant ne dura que quelques minutes. Avant leur séparation, Rabbi Lévi Its’hak lui demanda pardon. Il pensait que ses forces ne lui permettraient pas de tenir durant un si long voyage… Elle lui laissa un colis et ils se quittèrent.

Il fut transféré à ‘Harkov (où il revit une deuxième fois la Rabbanit ‘Hanna). Alors, le dur et épuisant voyage commença. Un mois de trajet, telle était la distance qui séparait ‘Harkov de Alma Ata, capitale du Kazakhstan, à l’Est de l’Asie. Comme Rabbi Lévi Its’hak le raconta lui-même, la chose la plus dure durant le voyage était le manque d’eau pour Netilat Yadaim (les ablutions du matin). Pendant onze jours, les prisonniers furent privés d’eau. Même l’eau à boire était rationnée et suffisait difficilement à étancher leur soif. Rabbi Lévi Its’hak, scrupuleux sur  chaque détail de la halakha, se servit de cette eau pour la Netilat Yadaim. Plus encore, il céda le peu de nourriture qu’il possédait au soldat qui la distribuait en échange d’un peu plus d’eau pour la Netilat Yadaim.

Ils arrivèrent à Alma Ata le 15 Chevat 5700 (1940). Les prisonniers furent alors divisés en différents groupes. Un des Hassidim prisonniers raconte avoir vu Rabbi Lévi Its’hak suivi de soldats et de chiens féroces, tombant à terre en raison de sa grande faiblesse. Les soldats le frappèrent alors de terribles coups, et lâchèrent sur lui leurs chiens  qui le mordirent et déchirèrent ses vêtements jusqu’à ce qu’il fut obligé de se relever et d’avancer sans aucune force…

L’exil

La ville de Tsiali est pour beaucoup synonyme de peur et de frisson. Cette ville perdue à l’Est de l’Asie fut pendant longtemps inconnue et aurait pu le rester. Sa terre est un mélange de poussière et d’eau qui ne sèche jamais. L’homme qui la piétine a du mal à en retirer le pied. Les moustiques envahissent l’air et accompagnent l’homme partout : dehors, chez lui, dans la cuisine, les placards, les ustensiles,  la nourriture… Les maisons, faites de mortier et de ciment, sont un mauvais abri contre le feu et la grêle, la neige et le vent qui siffle tout le long de la journée. Le soleil brûlant de l’été dégage une odeur fétide, source d’épidémies mortelles.

C’est là que fut exilé Rabbi Lévi Its’hak, le 19 Chevat 5700 (1950). Il fut accueilli par les ténèbres, l’obscurité la plus totale et la tempête. Aucun signe de vie n’apparaissait à l’extérieur, seul lui et un ami juif, partenaire dans la souffrance, qui avait été exilé en même temps que lui. Rester trop longtemps à l’extérieur impliquait un terrible danger. Ils apprirent ensuite qu’un juif résidait dans les environs. Ils rassemblèrent leurs dernières forces pour atteindre sa maison. Mais quelle fut leur surprise de voir celui-ci leur refuser l’hospitalité ! Ils virent finalement  de loin une lumière et trouvèrent un logis pour passer la nuit. Le propriétaire ne leur donna pour dormir qu’un coin de la cuisine. Il étendit un drap sur le sol humide mais le froid pénétrait leurs os et ils ne purent fermer l’œil de la nuit. Quand les propriétaires firent au matin connaissance avec leurs hôtes, ils décidèrent qu’ils ne pourraient pas accueillir deux personnes dans leur maison. Pour choisir celui qui pourrait rester, ils firent un tirage au sort qui désigna Rabbi Lévi Its’hak. Il prit la défense de son ami mais ne put rien faire.

Ayant trouvé un refuge, il envoya immédiatement un télégramme à la Rabbanit ‘Hanna pour lui demander les choses les plus nécessaires : son talit, ses téfilin, des livres et quelque nourriture. Au bout de trois semaines lui parvint le premier colis qui comprenait son talit et ses téfilin que la Rabbanit lui avait envoyés au plus vite. Quelle ne fut pas sa joie de recevoir son talit et ses téfilin qu’il n’avait pas eu le mérite de voir depuis un an ! La Rabbanit ‘Hanna raconta plus tard qu’il eut ce jour là un plaisir tel qu’il ne pouvait pas l’exprimer verbalement.

Après la fête de  Pourim, la Rabbanit ‘Hanna prit la décision de rejoindre son mari. Elle se rendit à Moscou et, en dépit des difficultés, elle prit avec elle des matsot et du vin pour Pessa’h, des provisions devant suffire pour une certaine période et un livre de Tehilim. Elle entreprit à Moscou plusieurs démarches pour obtenir la libération de son mari mais sans résultat.

Le voyage entre Moscou et Tsiali durait plus de cinq jours. Elle donna à l’un des responsables un cadeau important pour qu’il ne lui arrive rien de mal. A l’arrivée, son mari vint l’accueillir. Elle ne put presque pas regarder son visage, et ce fut avec grande difficulté qu’elle retint ses larmes.

A propos de la vie difficile qu’ils menaient dans cette ville perdue, la Rabbanit ‘Hanna écrit dans ses mémoires : « notre chambre était dans la demeure d’un tartare. Pour atteindre la chambre, il fallait passer par une anti-chambre, humide et pleine de boue. Les nombreux moustiques obscurcissaient la lumière. De l’anti-chambre, il fallait passer par la salle à manger des propriétaires.

Pour boire un petit peu d’eau, il fallait attendre qu’elle se décante du fait de la présence de sable. D’une façon générale, il était difficile d’obtenir de l’eau. La nuit, nous éclairions la chambre avec un petit chandelier.

La chaleur d’été était insupportable. Au milieu de notre sommeil, des myriades de moustiques sifflaient et nous piquaient. Il n’y avait qu’une seule possibilité : boucher tous les trous et fentes de la chambre pour qu’ils ne parviennent pas à rentrer.

Si l’on revêtait un habit le soir, il était impossible de le reconnaître le lendemain, Ces bêtes les salissait de points noirs. C’est ainsi que se déroulait la vie et nous n’avions d’autre choix que de nous habituer à ce mal et à vivre avec lui.

Arriva le mois de Nissan, les problèmes quotidiens n’avaient alors plus d’importance. Le problème urgent était alors beaucoup plus difficile à résoudre : tout était « ‘Hamets » : la maison, les ustensiles…et comment pourrions-nous nous procurer de la nourriture cachère pour Pessa’h ? Étant donné que les propriétaires étaient attachés à leur religion, nous avons tenté de les sensibiliser au sujet de la cachrout à Pessa’h. Nous pensions qu’ils nous comprendraient et nous viendraient en aide. Toutefois, comme ils étaient déjà en colère en raison de notre utilisation de l’eau pour d’autres besoins, ils ne réfléchirent pas longtemps et nous ordonnèrent de quitter immédiatement la maison.

La situation était à présent particulièrement difficile. Comment retrouver une demeure deux semaines avant Pessa’h ? Une des résidentes accepta, en échange d’un salaire mensuel de cinquante roubles, de nous donner une pièce avec une entrée séparée, et un sol en bois : une merveille ! Il y avait toutefois un désavantage important à cette proposition, car elle avait pour enfants de véritables voyous. Les gens du voisinage nous déconseillèrent de prendre cette chambre, car nous ne pourrions pas supporter les difficultés qu’ils nous feraient. En l’absence d’autre solution, nous avons accepté cette proposition.

La question de l’obtention de nouveaux ustensiles et de nourriture trouva sa solution. Je me suis rendue à une heure de trajet de Tsiali pour atteindre un endroit où un groupe de juifs religieux de Kiev avaient été exilés. Ils résidaient ensemble. Parmi eux, il y avait un Rav et un Cho’het. Je suis restée deux jours dans cet endroit pour réussir à obtenir un grand ustensile neuf. J’ai aussi commandé de la viande et du poisson et je leur ai demandé de les apporter la veille de Pessa’h seulement […].

Le soir de Pessa’h, nous avions un invité à dîner à notre table. Nous nous sommes assis ensemble pour le séder. Derrière la fenêtre, se tenaient les enfants qui se moquaient sans relâche de chacun de nos gestes et paroles.

Bien entendu, leurs moqueries ne nous ont pas touchés et le séder s’est poursuivit de façon conforme à la loi, la lecture de la hagada à voie haute et en chantant, ainsi que toutes les autres parties du Séder. Quand nous nous souvenions de la situation dans laquelle s’était déroulée la fête de Pessa’h l’année précédente, derrière les barreaux, dans les murs de la prison, cela nous réjouit, et la joie de la fête était ressentie. De ce point de vue, il y avait de quoi se réjouir.

Le séder se prolongea tardivement dans la nuit. Il est difficile de qualifier de repas ce que nous avons mangé cette nuit. La viande et le poisson que le non-juif nous avait apportés, ce que j’avais commandé chez le cho’het, avaient complètement tourné durant le transport à notre maison… »

 Après un certain temps, la Rabbanit ‘Hanna décida de rentrer chez elle. Elle avait plusieurs raisons. D’une part, elle pourrait envoyer régulièrement des colis de nourriture, en dépit du danger d’envoyer un colis à un homme ayant commis autant de « fautes. » D’autre part, elle ne voulait pas laisser trop longtemps sa maison inhabitée. Enfin, cela permettait de diminuer les soucis pour trouver de la nourriture à son mari.

Elle se rendit en premier lieu dans la ville la plus proche, Kasil Arda, aux bureaux du N.K.V.D. pour demander à faire transférer son mari dans cette ville en raison de son mauvais état de santé (il était déjà atteint de la tumeur dont il devait plus tard être victime). Ses démarches durèrent douze jours, mais sans résultat.

Avant son départ, elle avait demandé à un juif de résider avec son mari, afin qu’il ne reste pas seul. De temps à autre, il y avait des juifs qui étaient parvenus à s’enfuir avant l’arrivée des nazis dans leur ville. Certains d’entre eux avaient connu le rav et venaient lui demander des conseils, profiter de son enseignement. Quand les juifs de Kazil Arda apprirent que le rav se trouvait à Tsiali, plusieurs d’entre eux lui rendirent fréquemment visite, ce qui l’aida beaucoup. Il passait avec eux de longues nuits à prononcer des paroles de Tora et de Hassidout.

Le 1er Eloul 5701 (23 août 1940), Rabbi Lévi Its’hak envoya une lettre au dirigeant du N.K.V.D. dans laquelle il dénonça la façon dont son interrogatoire s’était déroulé et demanda à ce que l’on juge à nouveau son dossier. Sa demande fut refusée.

Le son de la délivrance

La libération de Rabbi Lévi Its’hak fut essentiellement organisée par les frères Hirchel et Mendel Rabinovitch. Dès que ce dernier fut libéré de son service militaire, il décida de tout tenter pour obtenir la libération de Rabbi Lévi Its’hak de son exil. Ces démarches devenaient particulièrement urgentes en raison de la rumeur selon laquelle aucun prisonnier ne serait libéré avant la fin de la guerre ! Ce renseignement était plus qu’une rumeur, il provenait d’une source sûre, une femme juive exerçant la profession de juge pour le gouvernement. Il fallait donc agir au plus vite, avant que cette loi ne soit décidée, faute de quoi il serait impossible ensuite de le libérer.

Les difficultés concernant sa libération étaient nombreuses. Il fallait :

– Obtenir tout d’abord un certificat de libération, stipulant que le prisonnier avait purgé intégralement sa peine.

– Récolter une immense somme d’argent. En effet, sans corruption, il était impossible d’agir et d’obtenir les signatures nécessaires.

– Apporter les certificats à Rabbi Lévi Its’hak. Cette démarche n’était pas des plus simples, les hommes du N.K.V.D organisant parfois une fouille des voyageurs. S’ils trouvaient un étranger avec un certificat comme celui-ci, ce dernier se trouvait en grand danger ! La difficulté était donc double, il fallait trouver quelqu’un capable de garder le secret, mais aussi prêt à prendre un risque si important.

– Obtenir une permission d’entrée dans une autre ville. Lorsqu’un prisonnier recevait la permission de partir dans une autre ville, il devait avoir déclaration écrite de sa fille qu’elle le recevrait, lui et sa femme et les nourrirait… afin qu’ils ne soient pas à la charge des autorités. Rabbi Lévi Its’hak quant à lui n’avait pas de fille et il était très dangereux de faire de faux papiers.

– Obtenir une permission de passage d’une ville à une autre.      

Après la collecte de grosses sommes d’argent et les nombreuses demandes auprès des représentants du N.K.V.D., le rav Hirchel Rabinovitch réussit à obtenir le certificat de permission de sortie, signée des autorités. Quant à la capacité d’accueillir Rabbi Lévi Its’hak, la femme de rav Hirchel signa un engagement à ce sujet.

Restait le problème de lui remettre les documents. Ce fut Bat-Chéva, la fille du rav Eliahou Haïm Altoïs, ami proche de Rabbi Lévi Its’hak, qui accomplit cette tâche difficile. Elle arriva à Tsiali avant la fête de Pessa’h. A la demande de Rabbi Lévi Its’hak qui craignait ne pas avoir de Matsa Chmoura s’ils s’enfuyaient immédiatement, ils restèrent pour la fête. Ce fut pendant ‘Hol Hamoëd que Rabbi Lévi Its’hak, la Rabbanit Hanna, et Bat-Chéva quittèrent Tsiali pour ne plus jamais y revenir.

La délivrance

Le jeudi 27 Nissan 5704 (20 avril 1944), Rabbi Lévi Its’hak arriva à Alma Ata. La Rabbanit ‘Hanna raconte : « On lui réserva un accueil très chaleureux et, immédiatement, commencèrent à affluer des Hassidim, des amis, et en tout premier les frères Rabinovitch. Il serait difficile de décrire la joie profonde qui régnait alors du fait qu’ils avaient le mérite d’accueillir dans leur ville une personnalité si importante après une telle attente. Beaucoup avaient les larmes aux yeux… »

Peu de temps après, on lui loua une maison non loin de la ville. Avant Chavouot, on lui trouva une demeure fixe. A cet endroit se trouvaient des centaines de juifs, pour la plupart ayant fui la guerre. Ainsi, tous les jours se déroulaient les prières de Cha’harit, Min’ha et Arvit (les trois prières quotidiennes).

En très peu de temps, sa maison se transforma en un véritable refuge pour tous : les jeunes, les personnes plus âgées, les femmes et les enfants. Elle était ouverte à tous du matin aux heures tardives de la nuit. A ce moment, il sortait avec ses invités dans la cour de la maison. Les jeunes s’asseyaient sur l’herbe et buvaient avec soif ses paroles. Ils étaient chez lui réconfortés et avaient le sentiment d’avoir été comblés spirituellement.

Son installation à Alma Ata n’était pas officielle, à cause des autorités. Néanmoins, dès son arrivée, il commença à s’occuper de la communauté, ainsi que de tous les réfugiés de la guerre.

Le nombre de visiteurs s’accroissait chaque jour. Certains venaient d’Ukraine, de Moscou ou de Leningrad. Différents groupes délégués par leur ville venaient fréquemment, les uns pour lui proposer d’être rav de leur communauté, les autres pour l’inviter à venir les honorer de sa présence et prononcer un discours.

Les gens qui l’entouraient faisaient tout leur possible pour lui venir en aide. La Rabbanit ‘Hanna écrit à ce propos : « en voyant tout cela, j’ai pris conscience que jusqu’à présent, je ne savais pas du tout combien grande était l’importance du rav aux yeux des gens. »

Son influence était très importante pour tous. Il y avait de jeunes juifs de Leningrad, qui n’avaient connu, depuis leur naissance que l’éducation communiste des écoles du gouvernement. Ils rendaient visite en cachette à Rabbi Lévi Its’hak. Ils changèrent très rapidement leur mode de vie. A la maison, ils ne voulaient plus rien manger et exigèrent de leur mère de leur fournir de la nourriture cachère. Une telle conduite engendrait pour eux d’énormes difficultés. D’une part, l’opposition radicale de leurs parents, mais aussi la difficulté de se procurer de la nourriture cachère dans un territoire anti-religieux…

Ainsi la maison du rav se transforma-t-elle en un véritable centre spirituel, un luminaire vers lequel tous se tournaient et cherchaient toutes les occasions pour venir s’y réfugier. En particulier, durant les fêtes, beaucoup se sentaient un devoir de se trouver aux côtés de Rabbi Lévi Its’hak et de se renforcer dans l’atmosphère étouffante qui régnait sur chacun.

Dans son quartier habitait un juif, un intellectuel, qui se vantait de ne pas connaître à l’âge de cinquante-deux ans une seule lettre d’hébreu, et se moquait de ceux qui respectaient Rabbi Lévi Its’hak. Il rendit toutefois visite au rav quelquefois et finit par limiter son temps de travail pour pouvoir discuter avec lui.

A la fête de Chavouot, Rabbi Lévi Its’hak prononça un discours devant les fidèles de la synagogue et, d’une voix enflammée, il leur fit part de l’importance de raffermir leur foi, leur observance de la Tora et des Mitsvot. Il les encouragea à ne prêter aucune attention à ceux qui essaient d’y faire entrave. L’assemblée resta muette d’entendre un tel discours d’un rabbin de la Russie soviétique. Ce ne fut qu’à la conclusion de ses paroles qu’ils reprirent enfin conscience de leur véritable situation, et la peur et la crainte les gagnèrent tous, car ils savaient qu’à chaque pas se trouvait un dénonciateur, y compris dans un lieu saint comme celui-ci. Ce dernier irait immédiatement transmettre le contenu de ces paroles aux autorités… Ce fut effectivement ce qui arriva.

Quelques jours après, les représentants des autorités rendirent visite ou convoquèrent quelques membres de la synagogue pour un interrogatoire. Dans la maison de Rabbi Lévi Its’hak, ils firent irruption de façon inattendue. A plusieurs reprises, ils se rendirent chez lui et le fait de le voir cloué au lit ne les empêcha pas de revenir. Ces « visites » laissèrent un sentiment de crainte et de peur dans la maison de Rabbi Lévi Its’hak.

Toutefois, en dépit de cette crainte incessante, après cinq ans d’exil et de souffrances, il continua à accomplir le travail qui lui incombait sans aucune peur. La phrase perçante au sujet de la nécessité de rester ferme dans l’observance de la Tora et des Mitsvot fut prononcée avec la ferveur et l’intensité qu’il adoptait déjà avant son arrestation ! Pour ce qui concernait le judaïsme, il n’y avait aucune différence à ses yeux entre l’époque qui avait précédé son emprisonnement et le moment présent. En cela, il fut une personnalité unique. Dans la plupart des cas, un homme ayant été exilé et qui avait mérité de rentrer chez lui était brisé, corps et âme. Sa bouche restait muette et aucun son ne pouvait en sortir. Après tout ce qu’il avait enduré, il n’osait même plus penser contre le gouvernement. Rabbi Lévi Its’hak, lui, dès son retour d’exil, ne cessa jamais son activité pour renforcer la Tora et les Mitsvot, en cachette ou même ouvertement, malgré la surveillance des mécréants.

Depuis le début de sa fonction rabbinique, il fut tel un rocher et continua à se comporter ainsi dans toutes ses pensées et actions.

Ses paroles sortaient du cœur et touchaient tout son entourage. Il y avait de nombreux juifs réfugiés de la guerre, et certains étaient étrangers voire opposants à la Hassidout. Mais tous se rendaient chez Rabbi Lévi Its’hak et buvaient ses paroles avec soif.

La maladie

En dépit de sa force de caractère extraordinaire, sa santé allait en empirant. La tumeur qu’il portait depuis longtemps déjà, se développait pour atteindre tout son organisme et ses souffrances s’accroissaient de jour en jour.

Un des derniers Chabat de sa vie, une vingtaine de personnes se rassemblèrent autour de lui pour entendre des paroles de Tora. Ses souffrances étaient telles qu’il ne pouvait revêtir aucun habit sur son corps ! Il portait uniquement son habit extérieur, leur demanda de pardonner sa présentation et, dans sa grande modestie, dit en souriant : « on a ce que l’on mérite. » Durant plusieurs heures, des paroles de Tora coulèrent de sa bouche comme auparavant. Son visage avait changé et les auditeurs n’entendaient pas une voix brisée par la souffrance. Ces paroles de Tora lui donnaient une force unique qu’il perdrait en s’interrompant.

Il était suivi par un médecin qui lui rendait visite fréquemment et s’occupait de lui. Il y avait aussi deux autres médecins célèbres. Mais, ne voyant aucune amélioration de sa situation, ils décidèrent de faire venir un célèbre professeur de Leningrad.

Celui-ci établit immédiatement le diagnostic et indiqua même la localisation exacte de la tumeur. L’expression de son visage laissait deviner quelle était la véritable situation de Rabbi Lévi Its’hak. Il raconta au médecin tout ce qu’il avait subi ces dernières années. Quand le professeur transmit un rapport complet sur la situation du malade, il affirma que ce fut la première fois, de toute son expérience, qu’il rencontrait une telle personnalité.

Durant cette période difficile, ses talmidim, ses disciples firent tout pour l’aider.

Les derniers jours, il était très faible. « Vois-tu », dit-il à un ami « il ne me reste que la peau et les os. Je ne ressens plus du tout le goût de la nourriture…»

A propos du dernier jour de sa vie, un des Hassidim qui était présent raconte : « la nuit du mardi soir, ses lèvres murmuraient sans cesse mais sans laisser entendre aucune voix. Soudain, il se réveilla, ouvrit les yeux et dit : « il faut se préparer à passer dans un autre monde. » C’était ses dernières paroles pour la journée et ses lèvres murmuraient seulement le reste du temps. Le lendemain, le 20 av 5704 (1944), son état de santé se détériora gravement. Dans la matinée, ses lèvres murmuraient sans interruption, ses douleurs étaient insupportables et plusieurs fois, il fit signe de le changer de position. Rabbi Hirchel Rabinovitch, qui se tenait près du lit, tendit l’oreille pour entendre ce que ses lèvres murmuraient et entendit quelques mots prononcés en soupirant :  «    Les Talons de Ton Machia’h…. »

Dans la soirée, il fut pris d’un violent malaise. Le médecin prescrivit des médicaments qu’il eut à peine le temps de goûter. Ceux qui l’entouraient savaient que le plus grave allait se produire dans les heures qui suivraient. Ils récitèrent les versets du Chema ainsi que les autres prières appropriées au moment où l’âme doit se séparer du corps. »

Dans l’heure qui suivit, l’âme de ce tsadik, ce juste, quitta son corps pur pour rejoindre sa source divine. Il fut enterré au cimetière juif d’Alma Ata.

Le Rabbi dira plus tard à son propos qu’il n’avait pas seulement risqué sa vie pour le judaïsme, il en avait fait don effectivement.