L’histoire de la Semaine: “Affaires de sens”

Yaacov Zéévi est un homme d’affaires heureux. Propriétaire de plusieurs hôtels en Israël, où il habite, il jouit d’une aisance certaine et il ne refuse pas d’expliquer comment il est parvenu à cette situation et quelles ont été les étapes de son parcours.

Né et élevé à Tunis, il y vivait toujours lorsque le Rav Nissan Pinson, envoyé par le Rabbi, s’y installa afin de soutenir la communauté juive du pays. Yaacov Zéévi ne tarda pas à faire sa connaissance. Plus le temps passa, plus il s’attacha au personnage : un homme qui se consacrait à aider autrui dans tous les domaines, sans distinction et sans rien attendre en retour. Yaacov Zéévi ne fut pas long à comprendre : c’était un délégué du Rabbi de Loubavitch et il en assumait pleinement le rôle. « Il y a donc un grand dirigeant dans le monde juif qui se soucie d’envoyer des hommes tels que celui-ci aux quatre coins du monde… » pensa Yaacov Zéévi. Celui-ci n’était alors pas particulièrement riche même s’il n’était pas non plus à plaindre. Toutefois, entrevoir l’ampleur de l’action du mouvement Loubavitch l’impressionna assez pour le conduire à vouloir s’y impliquer. Bien vite, il devint un des proches du Rav Pinson qu’il entreprit de soutenir autant que ses moyens le lui permettaient. C’est dans cette période que Rav Pinson écrivit au Rabbi une lettre où il rendait compte de ses activités et où il soulignait l’aide apportée par Zéévi. Quelques semaines plus tard, la réponse du Rabbi arriva par courrier. Le Rabbi y disait entre autres choses que tous ceux qui aidaient les institutions mises en place par son beau-père, le précédent Rabbi, seraient bénis d’une grande réussite matérielle. Rav Pinson sut l’expliquer à Zéévi avec toute l’émotion qu’un ‘hassid est capable de mettre dans les choses essentielles. Il fallait s’attendre, dit-il, à un véritable « décollage » de ses affaires. Cela se concrétisa encore plus rapidement qu’on aurait pu s’y attendre. Cette même semaine, Yaacov Zéévi signa un important contrat qui donna un nouveau départ à son entreprise. Celle-ci connut alors un développement inattendu. Zéévi en eut la conscience nette : la bénédiction du Rabbi se concrétisait sous ses yeux. Il décida donc d’accroître encore le soutien qu’il accordait aux institutions du Rav Pinson et, bientôt, il prit sur lui l’ensemble des dépenses générales de fonctionnement telles que les dépenses d’électricité, les loyers, les impôts, les salaires des professeurs etc.

Tout cela se poursuivit sur une longue période. Et cela aurait sans doute continué encore longtemps si un ami de Yaacov Zéévi n’était pas allé à New York. Ce dernier avait été voir le Rabbi et avait pu obtenir une audience privée. Il avait demandé au Rabbi s’il devait s’installer en Israël et le Rabbi lui avait répondu de ne pas le faire mais de rester à Tunis. Pour Zéévi, cette histoire retentit comme une véritable provocation. Il eut le sentiment de recevoir un coup brutal que rien n’avait pu laisser présager. Et il avait pour cela de bonnes raisons. Tout d’abord, justement à cette époque, il était sur le point, pour la première fois, de conclure une affaire importante en Israël : l’achat de 7000 m2 de terrain à Herzlia. Il le prenait donc comme un désaveu personnel. Par ailleurs, nous étions en 1971 et l’état d’Israël était encore relativement jeune. Pour Zéévi, le premier devoir de tout dirigeant communautaire était d’encourager autant de Juifs que possible à s’y installer. S’apercevoir tout à coup qu’il avait soutenu avec ardeur un dirigeant qui, apparemment, ne partageait pas ce point de vue était plus qu’il ne pouvait supporter ; il se sentit trahi. Sans attendre ni réfléchir plus longtemps, il se rendit au bureau de Rav Pinson et lui déclara qu’il dénonçait tous les engagements qu’il avait pris en faveur des institutions Loubavitch en Tunisie et qu’il ne donnerait plus un seul dinar au mouvement sous quelque forme que ce soit. Rav Pinson tenta de l’apaiser. Il lui expliqua que le Rabbi voyait plus loin que tout un chacun et que les conseils qu’il donnait étaient spécifiques à celui qui les demandait, que cela n’exprimait en aucun cas une position générale. Zéévi, toujours furieux, ne voulut rien entendre. C’est alors que Rav Pinson lui suggéra : « Pourquoi ne pas aller vous-même voir le Rabbi à New York et lui poser vos questions ? » Zéévi eut un instant de surprise puis il se dit que l’idée présentait une certaine logique. Au moins la démarche lui permettrait d’aller au fond des choses. Avant la fin de la semaine, il était dans l’avion à destination de New York.

Aéroport Kennedy. Zéévi fut surpris de se voir attendu par un groupe de ‘hassidim à la tête desquels se trouvait le Rav Yeochoua Pinson, frère de Rav Nissan Pinson et trésorier de la synagogue du Rabbi, le fameux 770. Zéévi avait, en homme d’affaires avisé, réservé une chambre à l’hôtel Hilton de Manhattan mais les ‘hassidim ne voulurent pas le laisser faire : il devait venir dans le quartier du Rabbi, dirent-ils. De fait, une chambre avait été préparée pour lui chez Rav Yeochoua Pinson. Il finit par accepter l’invitation et, une heure après son installation, il reçut un appel téléphonique du secrétariat du Rabbi : un rendez-vous avait été fixé pour lui. L’audience aurait lieu cette nuit même à 2 heures du matin. L’horaire étonna Zéévi mais il se prépara à l’entrevue comme le Rav Pinson le lui avait recommandé. Il prit soin de mettre ses questions par écrit et il comptait bien les remettre au Rabbi. L’heure venue, il se présenta devant le bureau. L’attente fut plus longue que prévu et, finalement, Zéévi ne put avoir son audience qu’à 5 heures moins le quart. Il raconte : « Ma première surprise fut l’état d’éveil parfait du Rabbi. Il m’accueillit avec un visage rayonnant et m’invita à m’asseoir. Son attention, ses yeux pénétrants me firent oublier la lettre que j’avais si longuement préparée. Le Rabbi me demanda d’abord dans quelle langue je souhaitais parler et je répondis que je préférais m’exprimer en français. La discussion se déroula donc entièrement en français, le Rabbi le parlant couramment. Il me demanda d’abord où je vivais. Quand je répondis que je venais de Tunis, je pus voir une joie particulière illuminer son visage. Un large sourire y apparut et il approcha sa chaise dans ma direction. Puis il commença à me poser une série de questions : la situation des Juifs en Tunisie, les rapports entre les Juifs et les Arabes etc. Ses questions révélaient une connaissance étonnamment précise de la communauté juive tunisienne. Je me souviens que, tout en répondant à ses questions, je ne pouvais pas me retenir d’éprouver un sentiment d’émerveillement. Je ne pouvais pas cesser de me dire : voici un dirigeant authentique. Il est 5 heures du matin, le Rabbi n’est plus très jeune, il est assis derrière son bureau après une longue et harassante journée de travail et ce qui le préoccupe, ce sont les problèmes des Juifs de Tunisie… »

Mais l’entrevue ne s’acheva pas là. Le Rabbi demanda à Yaacov Zéévi s’il avait des questions à poser et celui-ci interrogea sans hésiter : était-il vrai que le Rabbi n’approuvait pas la montée en Israël ? Le Rabbi répondit par une question préalable : son interlocuteur souhaitait-il lui-même s’installer en Israël ? Zéévi rétorqua que c’était bien là son idée et il expliqua en détails son projet d’achat d’un terrain, sur le point d’aboutir. Le Rabbi accorda une attention notable à ces mots, il voulut connaître l’opération dans tous ses aspects. Zéévi expliqua donc : il s’agissait d’acheter un terrain à Herzlia puis de construire un hôtel par étapes. Le Rabbi répondit : « Au sujet de la montée en Israël, c’est une bonne chose. Mais, au sujet de l’affaire, je ne la conseille pas. Je crains qu’elle cache une tromperie. » Zéévi essaya de dire que les intermédiaires dans cette opération appartenaient à l’ambassade de France à Tunis et qu’il ne pouvait imaginer que des gens de cette qualité se rendent complices d’une tromperie. Malgré ces précisions, le Rabbi persista : il percevait une manœuvre. Puis il ajouta : « De manière générale, ce n’est pas bien pour vous de construire un hôtel vous-même. Si vous désirez tellement un hôtel, alors achetez-en un tout prêt. » Zéévi indiqua qu’il n’était pas assez riche pour se permettre l’achat d’un hôtel en activité alors qu’une construction par étapes lui semblait accessible et qu’en tous cas, il n’avait pas les fonds suffisants pour suivre cette suggestion. Le Rabbi sourit et eut ce mot : « Ne vous inquiétez pas, vous achèterez un hôtel pour une bouchée de pain. » L’entrevue se termina et Zéévi sortit. Immédiatement, il appela Rav Pinson à Tunis pour lui dire comme il avait été profondément impressionné par la personnalité du Rabbi et qu’il comprenait mieux à présent à quel point ses réponses étaient adaptées à la situation de chacun. Puis, ensemble, ils résumèrent les différents points soulignés par le Rabbi : oui à la montée en Israël, non à l’achat du terrain à Herzlia, non à la construction d’un hôtel, oui à l’achat d’un hôtel en activité. Sur ce dernier point, Rav Pinson indiqua qu’il n’était pas nécessaire de se dépêcher et que, sans doute, les choses viendraient en leur temps. Puis il conseilla à Zéévi de passer le Chabbat dans le quartier du Rabbi afin de profiter de son bref séjour pour puiser toute la vitalité spirituelle qu’il ramènerait avec lui à son retour. Zéévi finit par accepter et c’est ainsi qu’après la prière de Chabbat matin, il se trouva présent lorsque le Rabbi commença la traditionnelle réunion ‘hassidique – « Farbrenguen ». Dès que le Rabbi l’aperçut debout de côté, il lui fit signe d’approcher. Zéévi obtempéra et le Rabbi le fit asseoir non loin de lui. Pendant les chants qui entrecoupaient les interventions du Rabbi, celui-ci lui versa un petit verre de vin pour dire « Lé’haïm » et lui donna une bouteille de vodka à transmettre au Rav Pinson à Tunis.

Pendant les longues heures de son voyage de retour, Zéévi eut le temps de réfléchir. Il revécut les moments forts qu’il venait de passer et qui avaient profondément changé quelque chose en lui, y gravant des idées nouvelles, des sentiments jusque là inconnus. Il ne pouvait méconnaître la grandeur du Rabbi. Il ne pouvait nier que l’atmosphère du 770 lui avait causé une plus forte impression qu’il n’aurait su le dire. Pourtant il était déçu. Il avait espéré revenir avec d’autres conseils que ceux qu’il avait reçus. Après mûre réflexion, l’affaire du terrain lui paraissait toujours très prometteuse. Avec cet investissement, si clairement à sa portée, il franchirait un pas déterminant vers la vraie réussite. Il repassa ces idées dans sa tête pendant la plus grande partie du voyage. Peu avant l’atterrissage à Tunis, il parvint enfin à une décision : il ne suivrait pas la suggestion du Rabbi, il achèterait le terrain ! Il s’en ouvrit à Rav Pinson : « C’est vrai, le Rabbi est un grand homme et c’est un grand Rav. Mais je crois que je m’y connais en affaires un peu plus que lui ! » Le jour arriva de la signature du contrat. Zéévi se trouvait dans la villa d’un des propriétaires du terrain concerné et ils prenaient ensemble un café. Assis confortablement dans le grand salon, les deux hommes se laissaient aller au plaisir de la conversation. Rien ne pressait vraiment et la discussion avait pris un tour presque amical, toutes barrières de méfiance abattues. C’est alors que le propriétaire du terrain laissa échpper un mot dont Zéévi ne comprit pas vraiment le sens et qu’il aurait probablement ignoré si l’homme ne s’était pas immédiatement troublé, comme s’il avait pris brusquement conscience que, dans l’ambiance détendue qui s’était créée, il venait de trop en dire. A l’instant, les paroles du Rabbi résonnèrent dans l’esprit de Zéévi : il y avait une manœuvre ! Il se leva d’un bond et quitta la maison. L’autre, voyant sa réaction, s’inquiéta pour son propre avenir. Il courut derrière Zéévi, le rattrapa et le supplia de le croire quand il lui disait qu’il n’était pour rien dans la tromperie ! Zéévi comprit : il venait d’échapper heureusement à une aventure qui lui aurait coûté toute sa fortune.

C’est dans cette période que Zéévi décida de s’installer en Israël. Il avait apporté avec lui les sommes gagnées et mises de côté en Tunisie et espérait bien les faire fructifier en Israël. En bon investisseur, il avait cru que les occasions ne manqueraient pas dans un pays jeune et dynamique. Mais la réalité n’avait pas répondu à ses attentes. C’était au lendemain de la guerre de Kippour et l’économie israélienne était en pleine dépression. Les opportunités d’investir étaient devenues bien rares et Zéévi ne savait que faire. Las de tous ses efforts infructueux, il s’était assis ce jour-là dans un café trouvé sur le chemin et il réfléchissait à sa situation. Il venait d’immigrer, il avait de l’argent mais il ne trouvait pas quoi en faire. Et il savait que cela ne pouvait pas durer encore longtemps. Qu’allait-il devenir ? Son désarroi était visible à ses traits tirés et à son abattement. Tout à coup il sentit une tape sur l’épaule. Il se retourna, c’était un Juif du nom de Zenouda, un vieil ami de Tunis émigré avant lui et qu’il avait retrouvé avec joie. Il était propriétaire de l’hôtel Résidence à Netanya. Zenouda l’interpela : « Que se passe-t-il ? Tu as l’air d’un désespéré ! » Zéévi lui ouvrit son cœur. Il lui dit sa situation, comme il se sentait impuissant malgré son argent et qu’il ne voyait aucune issue. Quelques minutes s’écoulèrent ainsi. Zenouda, le plus sérieusement du monde, proposa alors : « Tu ne voudrais pas acheter mon hôtel ? » S’il n’avait pas été pénétré du tragique de sa situation, Zéévi aurait sans doute éclaté de rire. Il rétorqua, presque avec colère : « Comment peux-tu imaginer que j’ai de quoi faire un tel achat ? C’est bien trop cher pour moi ! » Zenouda lui répondit : « Pourquoi te faire du souci ? Je te le vendrai pour une bouchée de pain ! » Zéévi pâlit : c’était les mêmes mots, cette expression française si caractéristique employée par le Rabbi lors de cette entrevue qui avait changé sa vie. Il décida de tenter sa chance. Les négociations commencèrent… et aboutirent à un montant de 300 000 dollars alors que, un an auparavant à peine, Zenouda en avait investi 800 000 pour sa construction… « une bouchée de pain. »

Yaccov Zéévi aurait sans doute dû comprendre, à partir de ce moment, que les conseils du Rabbi étaient sages. Deux fois déjà, il avait pu constater par lui-même comment ses paroles s’étaient réalisées avec une précision qui ne pouvait rien devoir au hasard. Mais l’homme n’est qu’un être imparfait. Zéévi brûlait d’envie de construire un nouvel hôtel. Il avait, sur ce sujet, des idées novatrices, inconnues en Israël. Elles ne pouvaient que révolutionner le marché de l’hôtellerie dans le pays, du moins le pensait-il. Son acquisition de l’hôtel Résidence lui avait permis le nouveau départ tant espéré. Il céda à son vieux désir et décida donc par la suite de faire construire selon les normes qu’il avait imaginées. Il raconte : « Hélas, les paroles du Rabbi se sont révélées parfaitement justes une fois de plus. Je suis aujourd’hui propriétaire d’un réseau d’hôtels et je peux dire avec certitude que les hôtels que j’ai achetés déjà construits produisent des bénéfices confortables alors que ceux que j’ai fait construire n’ont entraîné à ce jour que des pertes et des soucis. Je dois malgré tout remercier D.ieu de Sa bonté, Qui fait que les bénéfices des uns contrebalancent les pertes des autres… » Quand Yaacov Zéévi raconte cette histoire, c’est le moment où il tire de son portefeuille la photo du Rabbi. Il dit alors : « Vous voyez cette photo ? Je la garde là pour toujours me rappeler que, même en affaires, le Rabbi s’y connaît mieux que moi. »

Extrait de « Histoires pour demain » – Haïm Nisenbaum – Paru aux éditions Silver